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15-02-2021 par Midi Madagasikara

Une technique qui ferait rêver les apprentis, Mbola Talenta, est dans le top des meilleurs guitaristes malgaches de sa génération. Tout d’abord, la musique est pour lui une âme avant d’être une technique et du doigté. Naturellement, comme une création de Razilinah, un de ses idoles, un entretien avec ce “guitar hero” s’est imposé.


Copyright Image : © Midi Madagasikara

 

Midi Madagasikara : Comment a débuté votre grande aventure avec la guitare ?

Mbola Talenta : J’avais dans les six ans, notre père nous a initié à la guitare, nous, ses trois enfants. Il s’appelait Jacquis Rasoamanana et jouait dans le groupe Totorebika, une formation qui faisait la promotion des Iraimbilanja, Ny Nanahary. A Talatavolonondry, c’était entre les années 1985 et 1986. J’étais alors tout de suite captivé. Je me souviens de la première chanson qu’il m’a apprise, c’était « Jeux interdits ». Il y avait aussi une chanson de Poopy. Il m’a également initié à l’écoute. Je ne sais pas vraiment expliquer comment maîtriser l’écoute, mais pour moi, c’est venu naturellement. Disons qu’en étant encore un gosse, je captais facilement les choses.

 

Midi Madagasikara : Donc vous avez débuté avec la variété, le bà gasy était où ?

Mbola Talenta : Il n’était pas encore question de « bà gasy », mon apprentissage se basait sur la variété. Iraimbilanja, Njila, Mahaleo, les stars de l’époque.

 

Midi Madagasikara : Par rapport à maintenant, les années ’80, c’était déjà une autre époque, comment ça se passait pour un débutant ?

Mbola Talenta : La seule station radio était la Radio Nationale Malgache, on enregistrait les chansons diffusées sur les cassettes à bande. Pas encore de CD. Comme « Hazo boboka » la chanson de Filah, celles des groupe Mala, Son, Vintsy, les « Tsenan’Ambohitoaka », « Aza mba manary toky », les (il chantonne) « Tiana aza mampifilafila an/rehefa misy tiana ». Ou encore, les artistes qui étaient diffusés sur la Télévision Nationale, on enregistrait aussi sur des cassettes.

 

Midi Madagasikara : Quand vous est venue l’idée de vous professionnaliser dans la musique ?

Mbola Talenta : J’étais un polytechnicien de Vontovorona, on s’amusait durant des feux de camp. Et j’appréciais de jouer pour les potes. C’était alors du Ricky, du Samoëla. Et plus tard, cela m’a mené vers les animations.

 

Midi Madagasikara : Vous êtes une référence dans le bà gasy, ayant déjà joué avec des grosses pointures comme des membres du groupe Mahaleo et beaucoup d’autres, ce qui n’est pas vraiment perçu dans votre parcours musical…

Mbola Talenta : Vers dix ans, j’ai joué pour la première fois de l’« accord malgache », avec les « Lesabotsy », du Razilinah, Ralanto. Mais c’est vraiment plus tard que j’ai approfondi. Je me suis aperçu que l’« accord malgache » peut être exploité pour jouer toutes les chansons sur cette terre. Apprendre l’« accord malgache » est plus laborieux. Il y a plus d’exigence. Premièrement, la technique. En second lieu, et le plus important, c’est de ressentir l’âme du « bà gasy ». Voilà pourquoi, je dis, la musique a une âme. Cela part de l’éducation. Comme je le dis, il faut faire « des piqûres » de musique. Par exemple, chez les musiciens de hard rock, ils se définissent déjà par leurs vêtements, leur chevelure. C’est cela quand on arrive à capter l’âme de la musique et qu’elle peut affirmer son identité.

 

Midi Madagasikara : Pourquoi quand on parle de chanson d’antan, trois noms sont les plus cités, pourtant il y avait aussi d’autres compositeurs aussi talentueux à l’époque ?

Mbola Talenta : Quand la chanson d’antan est évoquée, il y a trois références d’habitude : Naka Rabemanantsoa, Andrianary Ratianarivo et Justin Rajoro. Parce que ces trois ont laissé un patrimoine immense, vraiment immense, dans la création musicale malgache. Je pense que c’est normal. Nous, en tant que guitariste, essayons de reproduire avec notre instrument leurs créations au piano. Il y avait ce fameux « Dada Paoly » ou Paul Ratianarivo, le frère d’Andrianary Ratianarivo. Il serait le pionnier du « bà gasy ». Que Razilinah, le grand maître a ensuite repris, ensuite les Ny Antsaly, les Sakelidalana, les Mahaleo et pour finir avec notre génération.

 

Midi Madagasikara : Ces « kalon’ny fahiny » ont été tirés de pièces théâtrales. Quand on regarde le théâtre italien « commedia dell’arte », la ressemblance est flagrante que ce soit au niveau musical, il en est de même pour les histoires. Est-ce que ce ne serait pas plus juste de dire que ce que nous appelons « kalon’ny fahiny » n’est que le fruit de beaucoup d’emprunts à la culture musicale européenne ?

Mbola Talenta : Je pense que c’est faux. La culture musicale européenne est basée sur la musique classique. A travers la rythmique, les mesures régulières sont 4 sur 4, 2 sur 4 et 3 sur 4. Avant l’arrivée des colonisateurs, les malgaches avaient un rythme populaire, ce que nous appelons le « vako–drazana ». Nous n’avions même pas, probablement, la notion des do, ré, mi, fa, sol, la, si, do. Je suis sûr que nous jouons sur du 12/8. Alors, les colons ont apporté le solfa, le solfège, l’harmonie et leurs rythmes. Tout en interdisant de jouer les chansons populaires, le « bà gasy » dans les églises. Il était alors joué dans les bas-quartiers. C’était à travers le théâtre que les Naka Rabemanantsoa et les Justin Rajoro ont combiné la musique populaire malgache et la culture musicale européenne. Et cela a produit des chansons comme « Aody ry Analamangako » et compagnie. Et les « vazaha » n’arrivent jamais à jouer le rythme irrégulier, 12/8. Que nous avons hérité de nos lointains ancêtres, vers 1500 peut-être.

 

Midi Madagasikara : Vous avez fait un récital mémorable avec Sanda Ranaivosoa, comment avez-vous trouvez ce mélange de genre ?

Mbola Talenta : C’était une expérience formidable. C’est un grand maître du jazz. C’était du métissage. Moi j’apportai le bà gasy, et lui, le jazz. Et nous, moi et Sanda, avons un projet qui sortira sous peu.

 

Midi Madagasikara : Jazz et bà gasy, est-ce qu’il y a des points de convergences ?

Mbola Talenta : Bien sûr, parce que toutes deux sont des musiques traditionnelles. Dans les années 1800, ce qui s’est passé à Madagascar et en Amérique se ressemblaient. Donc, il y a sûrement des complémentarités.

 

Midi Madagasikara : Qu’est-ce que vous direz à un apprenti guitariste très motivé ?

Mbola Talenta : Il faut avoir trois choses, l’amour de la musique, la volonté et la ténacité. Savoir quel instrument vous voulez jouer : la guitare, le piano… Et après, il faut faire les « piqûres » de musique. Parce que le talent ne s’acquiert pas comme ça.

Maminirina Rado